Raphaël
06 Feb
06Feb

À 1’740 m d’altitude, à La Forclaz, Evolène, au cœur du Val dHérens, j’ai vécu un moment rare et profondément authentique. Rien de spectaculaire au sens moderne du terme : pas d’artifices, pas de mise en scène. Juste mon beau-papa Jérôme, son savoir-faire patient, ses gestes sûrs, et la transmission vivante d’une tradition que nos anciens respectaient comme un patrimoine. 

Dans ce décor de montagne, entre silence, froid sec et odeurs de bois, on comprend immédiatement pourquoi ces pratiques ont traversé les générations. La mise en Salaison.  Le sel raconte une histoire. Pendant que nous salions la viande, Jérôme me détaillait chaque étape avec la rigueur d’un horloger réglant une montre. Un quart de tour chaque jour, un déplacement précis sur les crochets, quotidiennement, pour garantir une circulation d’air homogène et un séchage régulier. Chaque pièce est observée, touchée, évaluée : l’épaisseur, la présence de gras, l’humidité résiduelle, tout compte. C’est un travail de patience et de précision, mais aussi d’attention sincère au produit - une somme de petits gestes qui, ensemble, font toute la différence. Ce n’est pas seulement « salé », c’est maîtrisé, accompagné, respecté. 

Le sel des Alpes de Bex ? Il ne se contente pas d’assaisonner : il extrait l’eau, freine le développement des bactéries, améliore la texture, assouplit la chair et concentre les saveurs sans les masquer. 

Les épices du St-Bernard ? Elles apportent une signature aromatique reconnaissable, capable de transformer chaque viande en signature gustative unique : notes poivrées, herbacées, parfois légèrement résinées, en écho aux paysages alpins. 

Et ces 10 jours de salaison ? Ils ne sont que le prélude à près de 3 mois de séchage dans cette cave magique, où l’air de montagne fait son œuvre d’alchimie. Là, le temps devient un ingrédient à part entière : la maturation affine les parfums, stabilise la texture, et donne à chaque pièce son caractère, comme un vin qui se révèle avec la garde. 



Cette année, nous innovons. Au-delà du boeuf, du cheval et du porc, le magret de canard nous rejoint. C’est une pièce différente, plus délicate, avec une dynamique de maturation plus rapide et des équilibres particuliers entre gras et maigre. Il sera prêt en 2 à 3 semaines seulement, idéal pour proposer une alternative élégante : tranché finement en entrée, accompagné d’un pain de seigle, d’un beurre légèrement fumé, ou d’un chutney discret qui respecte le produit. 

Mais voici le vrai secret : ce n’est pas juste une recette, c’est une philosophie. Nos anciens n’avaient pas la réfrigération ni les outils modernes de contrôle. Ils avaient l’intelligence pratique, le respect de la matière première, et la patience, celle qui accepte que le résultat ne se précipite pas. Ils connaissaient les saisons, l’humidité, les courants d’air, les bons moments pour saler, retourner, suspendre. 

Aujourd’hui, j’ai l’immense honneur de perpétuer ces traditions familiales avec mon beau-papa, non pas parce que c’est tendance, mais parce que c’est juste : juste pour le produit, juste pour le geste, juste pour la mémoire de ceux qui nous ont précédés. C’est ça, notre métier de cuisinier. Apprendre des anciens. Honorer les traditions. Transformer la technique en exigence, et chaque geste en amour sur l’assiette - de la cave jusqu’au service, en assumant la simplicité quand elle est sincère. J’ai hâte de retourner au fond de la vallée pour voir notre petite production familiale évoluer, pièce après pièce, semaine après semaine, et constater comment le temps a sculpté les saveurs. Merci Jérôme. Belle semaine à tous…  

Salaison

Séchage



Dégustation

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